La forme est vide

Extrait du chapitre Les Voies de l'accumulation et de la préparation (1) du Nouveau Cœur de la Sagesse.

Il est important de savoir que nos cinq agrégats sont notre propre corps, nos propres sensations, nos propres discriminations, nos propres facteurs composants et notre propre conscience, et que ceux-ci sont la base d’imputation de notre je. En raison de notre ignorance, en percevant l’un de ces cinq agrégats, la pensée je ou moi se produit en nous. Mais en réalité, aucun de ces cinq agrégats n’est notre moi, notre je.

Dans ce soutra, l’agrégat de la forme est pris comme première base pour établir la vacuité. De même, dans le Soutra de la perfection de la sagesse en cent mille lignes, dans lequel cent huit objets de la connaissance (de la forme jusqu’à l’omniscience) sont pris comme bases pour établir la vacuité, la forme est prise comme première base. Après avoir réalisé la vacuité en utilisant l’une des bases, par exemple la forme, il n’est pas difficile d’établir la vacuité des autres phénomènes.

La vacuité est interprétée assez différemment dans les différentes écoles bouddhistes. La présentation donnée ici correspond à la vue de l’école madhyamika-prassanghika qui est la vue ultime de Bouddha, exposée dans les Soutras de la perfection de la sagesse. Bouddha a enseigné différents systèmes philosophiques correspondant aux divers besoins et capacités de ses disciples, mais son intention était de conduire finalement tous les êtres vivants à la vue ultime de l’école madhyamika-prassanghika. Il n’existe pas de vue plus élevée que celle-ci.

Selon l’école madhyamika-prassanghika, la vacuité est la simple absence d’existence intrinsèque. Ainsi, lorsqu’Avalokiteshvara dit que la forme est vide, il veut dire que la forme (par exemple notre corps) est vide, dépourvue, d’existence intrinsèque, c’est-à-dire que la forme n’existe pas intrinsèquement. Pour comprendre la signification de cette affirmation, il est nécessaire de comprendre la signification de l’existence intrinsèque. Nous avons besoin de comprendre ce que seraient les caractéristiques d’un objet s’il existait intrinsèquement.

Si un objet existait intrinsèquement, il aurait une existence en lui-même, indépendante des autres phénomènes. Selon l’école madhyamika-prassanghika, si un objet existait intrinsèquement, il existerait aussi vraiment et existerait de son propre côté. Pour qu’un objet existe vraiment, il doit exister vraiment tel qu’il apparaît et il doit être possible de le trouver en l’examinant. Pour qu’une chose existe de son propre côté, son existence doit pouvoir être établie du côté de l’objet lui-même, sans dépendre d’une conscience appréhendant cet objet.

Si nous sommes des êtres ordinaires, tous les objets nous paraissent exister intrinsèquement. Les objets semblent être indépendants de notre esprit et indépendants des autres phénomènes. L’univers paraît être constitué d’objets distincts ayant une existence de leur propre côté. Ces objets (par exemple les étoiles, les planètes, les montagnes, les personnes, etc.) paraissent exister en eux-mêmes, « attendant » d’être perçus par des êtres conscients. Habituellement, il ne nous vient pas à l’esprit que nous sommes impliqués en quoi que ce soit dans l’existence de ces phénomènes. Chaque objet semble plutôt avoir une existence complètement indépendante de nous et de tout autre objet.

Avec ses mots la forme est vide, Avalokiteshvara dit que, bien que les objets inclus dans l’agrégat de la forme paraissent exister intrinsèquement de cette manière, ils sont en réalité totalement dépourvus d’existence intrinsèque. La manière dont ces objets existent effectivement est tout à fait différente de la manière dont ils paraissent exister.

Savoir si les objets existent intrinsèquement ou non est une question extrêmement importante, parce que toutes nos souffrances et toute notre insatisfaction peuvent remonter au fait que nous nous accrochons à l’existence intrinsèque de nous-mêmes et des autres phénomènes. Pour nous libérer de la souffrance et atteindre la pleine illumination, il est nécessaire de réaliser que les phénomènes sont dépourvus d’existence intrinsèque.

Il a été expliqué précédemment que jusqu’à la voie de la vision, nous avons besoin de nous appuyer sur des raisons logiques pour réaliser la vacuité. Ce soutra n’explique pas explicitement les raisons qui démontrent la vacuité de la forme, mais de nombreuses raisons sont données dans les Soutras de la perfection de la sagesse plus longs. Ces raisons peuvent être reprises et utilisées ici. Les explications de la vacuité données dans le Soutra de la perfection de la sagesse en cent mille lignes, sont condensées dans les deux Soutras de la perfection de la sagesse plus courts (celui en vingt-cinq mille lignes et celui en huit mille lignes), ainsi que dans le Soutra condensé de la perfection de la sagesse. Toutes les raisons essentielles données dans le soutra le plus long sont conservées dans les soutras plus courts, bien que les explications y soient condensées.

Dans le Soutra condensé de la perfection de la sagesse, Bouddha dit que la forme et les autres agrégats sont vides d’existence intrinsèque car, tout comme il est impossible de mesurer la profondeur de l’océan en décochant une flèche, il est impossible de trouver les agrégats si nous les examinons à l’aide de notre sagesse. Il est clair qu’en décochant une flèche dans l’océan, nous serions incapables d’en déterminer la profondeur de cette manière. De même, si nous examinons les agrégats en utilisant une sagesse aiguisée, nous ne trouverons rien que nous puissions montrer du doigt en disant : « Ceci est l’agrégat de la forme » et ainsi de suite. Si nous ne nous contentons pas d’accepter le simple nom agrégats, mais que nous essayons plutôt de découvrir les agrégats eux-mêmes, nous serons incapables de les trouver. Le fait qu’il soit impossible de trouver les agrégats lorsque nous les examinons à l’aide de la sagesse est une raison utilisée par Bouddha pour montrer que les agrégats sont dépourvus d’existence intrinsèque.

Nous pouvons par conséquent nous servir de notre incapacité à trouver la forme par un examen analytique pour démontrer que la forme est vide. Nous pouvons prendre notre corps comme exemple de l’agrégat de la forme pour illustrer comment cette raison peut s’appliquer. Si nous sommes des êtres ordinaires, actuellement nous considérons que notre corps existe intrinsèquement. Notre corps semble être une entité qui est une unité, indépendante du reste de l’univers, et ne semble dépendre d’aucun processus conceptuel pour exister (notre corps nous paraît être un objet solide, distinct, existant de par son propre pouvoir). En considérant notre corps de cette manière, nous nous préoccupons de lui et réagissons en fonction du froid, de la faim, de douces caresses, etc.

Si notre corps existait réellement intrinsèquement comme il semble le faire, nous nous attendrions à le trouver en l’examinant. C’est logique car notre corps existerait de par son propre pouvoir, indépendamment des autres phénomènes. Nous pourrions donc physiquement ou mentalement enlever tous les objets qui ne sont pas notre corps, et notre corps serait toujours là, existant par lui-même. Par conséquent, si nous avons un corps existant intrinsèquement, nous devons être capables de montrer du doigt notre corps sans montrer du doigt un phénomène qui n’est pas notre corps.

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