Chapitre1 - Introduction
Ce livre est basé sur les très célèbres Huit versets de l’entraînement de l’esprit (Lodjong tsig gyèma en tibétain) composés par le bodhisattva Langri Tangpa, un maître bouddhiste tibétain du onzième siècle. En huit versets de quatre lignes, ce texte remarquable révèle l’essence de la voie bouddhiste mahayana qui mène à l’illumination. Il nous montre comment transformer notre esprit, actuellement confus et centré sur lui-même, en la sagesse et la compassion parfaites d’un bouddha.
Chaque être vivant a le potentiel de devenir un bouddha, un être qui a complètement purifié son esprit de tous les défauts et limitations, et porté toutes les qualités à leur perfection. Notre esprit est comme un ciel couvert de nuages, par essence clair et pur, il est obscurci par les nuages que sont les perturbations mentales. Tout comme le nuage le plus épais finit toujours par se dissiper, les perturbations mentales les plus lourdes peuvent, elles aussi, être éliminées de notre esprit. Les perturbations mentales, telles que la haine, la cupidité et l’ignorance, ne sont pas une partie intrinsèque de notre esprit. Si nous appliquons les méthodes appropriées, elles peuvent être complètement éliminées. Nous connaîtrons alors le bonheur suprême de la pleine illumination.
Tout le monde veut être heureux, personne ne veut souffrir, mais rares sont ceux qui comprennent les causes réelles du bonheur et de la souffrance. Nous avons tendance à chercher le bonheur à l’extérieur de nous-mêmes, persuadés que si nous avions la bonne maison, la bonne voiture, le bon travail et les amis de nos rêves, nous serions vraiment heureux. Nous passons la plupart de notre temps à remodeler le monde extérieur pour qu’il devienne conforme à nos désirs. Nous avons essayé toute notre vie de nous entourer de personnes et de choses qui nous mettent à l’aise, nous sécurisent ou nous stimulent, et malgré cela, nous n’avons toujours pas trouvé un bonheur pur et durable. Même lorsque nous parvenons à les satisfaire, peu de temps après nos désirs changent et nous voulons autre chose. Il se peut que nous trouvions la maison de nos rêves, mais quelques mois plus tard nous ressentons le besoin d’avoir une cuisine plus spacieuse, une chambre à coucher supplémentaire ou un jardin plus grand et nous commençons à envisager de déménager. Ou bien encore, il se peut que nous rencontrions le partenaire « parfait », tombions amoureux et partions vivre avec lui. Au début, ce partenaire semble être la personne la plus merveilleuse du monde, mais assez vite ses défauts commencent à nous apparaître. Nous constatons que nous ne sommes plus amoureux et bientôt nous nous retrouvons en train de chercher la personne qui comblera nos désirs.
Depuis la nuit des temps, les êtres humains ont cherché à améliorer leurs conditions extérieures, et malgré tous leurs efforts ils ne sont pas plus heureux qu’avant. Il est vrai que du point de vue du développement matériel, de nombreux pays ont progressé, la technologie est devenue de plus en plus perfectionnée et les connaissances des choses de ce monde ont considérablement augmenté. Nous savons tant de choses que nous ignorions auparavant et pouvons en faire tellement d’autres auxquelles nous n’avions même jamais rêvé. Superficiellement, c’est comme si notre monde s’était amélioré, mais si nous y regardons d’un peu plus près, nous constaterons l’émergence de nombreux nouveaux problèmes : l’invention d’armes terribles, la détérioration de notre environnement, l’apparition de nouvelles maladies. Même de simples plaisirs comme manger ou prendre un bain de soleil sont devenus dangereux.
Le résultat de cette poursuite effrénée d’un bonheur qui provient de sources extérieures est que notre planète est menacée de destruction et que la vie devient encore plus compliquée et insatisfaisante qu’avant. Il est temps de rechercher le bonheur à partir d’une source différente. Le bonheur est un état d’esprit, la source réelle du bonheur doit donc se trouver à l’intérieur de l’esprit et non pas dans les conditions extérieures. Si notre esprit est pur et paisible, nous serons heureux quelles que soient les circonstances extérieures, mais s’il est impur et agité, nous ne serons jamais vraiment heureux, quelle que soit la peine que nous nous donnions pour changer ces conditions extérieures. Nous aurons beau changer d’innombrables fois de domicile ou de partenaire, si nous ne transformons pas notre esprit agité et insatisfait, nous ne trouverons jamais le vrai bonheur.
Si nous devions marcher sur un sol accidenté couvert d’épines, nous pourrions protéger nos pieds en couvrant toute la surface du sol avec du cuir, mais cela n’est pas très pratique. Nous pouvons parvenir au même résultat grâce à une méthode beaucoup plus simple – couvrir nos pieds. De la même manière, si nous souhaitons nous protéger de la souffrance, nous pouvons soit essayer de changer le monde entier pour le rendre conforme à nos désirs, soit changer notre esprit. Jusqu’à présent nous avons essayé de changer le monde, mais cela n’a manifestement pas marché. À présent, nous devons changer notre esprit.
La première étape pour changer notre esprit consiste à identifier les états d’esprit qui produisent le bonheur et ceux qui produisent la souffrance. Dans le bouddhisme, les états d’esprit qui contribuent à la paix et au bonheur sont appelés « esprits vertueux », tandis que ceux qui troublent notre paix et sont cause de souffrance sont appelés « perturbations mentales ». Nous avons de nombreux différents types de perturbations mentales, telles que l’attachement désirant, la colère, la jalousie, l’orgueil, l’avarice et l’ignorance. Celles-ci sont appelées « ennemies intérieures » parce qu’elles détruisent continuellement notre bonheur par l’intérieur. Leur seule fonction est de nous faire du mal.
Les perturbations mentales sont des manières déformées de nous regarder nous-mêmes, de regarder les autres et le monde autour de nous. La manière dont un esprit perturbé voit ces phénomènes ne correspond pas à la réalité. L’esprit perturbé qu’est la haine, par exemple, voit une autre personne comme étant mauvaise de façon intrinsèque, mais il n’existe pas de personne intrinsèquement mauvaise. L’attachement désirant, quant à lui, voit son objet de désir comme intrinsèquement bon, et comme une vraie source de bonheur. Si nous avons une forte envie de manger du chocolat, le chocolat nous semble être un objet intrinsèquement désirable. Toutefois, quand après en avoir trop mangé nous commençons à nous sentir mal, il ne semble plus du tout aussi désirable et peut même nous sembler repoussant. Cela démontre qu’en lui-même le chocolat n’est ni désirable ni repoussant. L’esprit d’attachement projette sur lui toutes sortes de qualités désirables, puis s’attache à lui comme s’il possédait réellement ces qualités.
Toutes les perturbations mentales fonctionnent ainsi : elles projettent sur le monde leur propre version déformée de la réalité, puis s’attachent à cette projection comme si elle était vraie. Quand notre esprit est sous l’influence des perturbations mentales, nous ne sommes pas en contact avec la réalité et sommes, en un certain sens, en train d’halluciner. Puisque tout le temps notre esprit est pour le moins sous l’emprise des formes subtiles de nos perturbations mentales, il n’est pas surprenant que la frustration domine si souvent notre vie. C’est comme si nous étions toujours à la poursuite de mirages pour finalement être déçus quand ils ne nous donnent pas la satisfaction escomptée.
La source de toutes les perturbations mentales est une perception déformée, appelée « ignorance de saisie du soi », qui saisit les phénomènes comme existant de façon inhérente, ou indépendante. En réalité tous les phénomènes sont des manifestations dépendantes, ce qui signifie que leur existence dépend totalement des autres phénomènes, tels que leurs causes, leurs parties et les types d’esprit qui les appréhendent. Les objets n’existent pas par eux-mêmes, de leur propre côté, ce qu’ils sont dépend de la manière dont ils sont perçus. Notre incapacité à réaliser cela est la source de tous nos problèmes.
Le type de saisie du soi qui nous est le plus nuisible est la saisie de notre propre soi, ou je, comme existant de façon inhérente, ou indépendante. D’instinct, nous avons le sentiment de posséder un soi, ou je, complètement réel et objectif qui existe indépendamment de tous les autres phénomènes, indépendamment même de notre corps et de notre esprit. Une des conséquences de l’action de saisir notre soi en tant qu’entité indépendante, séparée du monde et des autres, est que nous générons l’auto-préoccupation, un esprit qui considère que nous sommes de la plus haute importance. Parce que nous nous chérissons si fort, nous sommes attirés par les personnes et les choses que nous trouvons attirantes, nous voulons nous séparer des personnes et des choses que nous trouvons déplaisantes, et nous ne portons aucun intérêt aux personnes et aux choses que nous ne trouvons ni attirantes ni déplaisantes. C’est ainsi que naissent l’attachement, la colère et l’indifférence. Ayant un sentiment exagéré de notre propre importance, nous avons l’impression que les intérêts des autres sont en conflit avec les nôtres, et ceci donne à son tour naissance à l’esprit de compétition, la jalousie, l’arrogance et au manque de considération pour les autres. En agissant sous l’influence de ces perturbations mentales, ou d’autres encore, nous nous mettons à commettre des actions destructrices, par exemple tuer, voler, la méconduite sexuelle, le mensonge et la parole blessante. Ces actions négatives ont pour résultat la souffrance pour nous-mêmes et les autres.
Bien que nos perturbations mentales soient profondément enracinées en nous, elles ne sont pas une partie intrinsèque de notre esprit, il est donc certain qu’elles peuvent être éliminées. Les perturbations mentales sont simplement de mauvaises habitudes mentales et, comme toutes les habitudes, on peut les faire cesser. En faisant continuellement des efforts sincères pour nous familiariser avec des états d’esprit constructifs, nous pouvons même éliminer les perturbations mentales les plus tenaces et les remplacer par les vertus opposées. Par exemple, nous pouvons affaiblir notre colère en familiarisant notre esprit avec la patience et l’amour, notre attachement en familiarisant notre esprit avec le non-attachement et notre jalousie en nous réjouissant de la bonne fortune des autres.
Mais pour éradiquer complètement les perturbations mentales, nous devons détruire leur racine : l’esprit de saisie du soi. Pour ce faire, il est nécessaire de familiariser notre esprit avec la vraie nature de la réalité, la vérité ultime. Si nous détruisons la saisie du soi, toutes les autres perturbations mentales cesseront naturellement, tout comme les feuilles et les branches d’un arbre meurent si nous en détruisons les racines. Une fois que nous aurons complètement éradiqué nos perturbations mentales, il sera absolument impossible de connaître des états d’esprit non paisibles. N’ayant plus les causes internes de souffrance, les causes externes de souffrance, telles que la maladie et la mort, n’auront plus du tout le pouvoir de perturber notre esprit. Cette cessation permanente des perturbations mentales et de la souffrance est connue sous le nom de « libération », ou « nirvana » en sanscrit.
Bien que l’accomplissement de notre propre libération de la souffrance soit une réalisation merveilleuse, cela ne suffit pas. Nous ne sommes pas des individus isolés, mais faisons partie de la famille de tous les êtres vivants. Tout ce que nous possédons, ce dont nous jouissons, toutes les opportunités de croissance spirituelle que nous avons, et même notre corps physique, viennent de la bonté des autres. Serons-nous celui qui a échappé seul à la souffrance et qui a abandonné tous les autres à leur destin ? Ce serait comme si un homme jeune, emprisonné avec ses parents âgés, arrivait à s’évader tout en laissant ses parents derrière lui. Nous ne pourrions pas admirer une telle personne. Il est certain qu’il est nécessaire de faire des efforts pour nous libérer de la prison mentale des états d’esprit perturbés, mais notre but ultime doit être d’aider tous les autres à faire de même.
Le but final du bouddhisme est l’accomplissement de la pleine illumination, ou bouddhéité. Le mot sanscrit « bouddha » signifie « être éveillé » et se rapporte à tous ceux qui se sont réveillés du sommeil de l’ignorance et se sont libérés du rêve des apparences fallacieuses. Puisque nous autres, êtres ordinaires, ne nous sommes pas réveillés du sommeil de l’ignorance, nous continuons à vivre dans un monde d’apparences fallacieuses, semblable au rêve, et ne voyons pas la vraie nature des choses. C’est la raison fondamentale pour laquelle nous sommes sujets à la souffrance et n’apportons qu’une aide limitée aux autres. En supprimant totalement de leur esprit toutes les traces de l’obscurité de l’ignorance, les bouddhas ont atteint la sagesse omnisciente et la capacité illimitée d’aider tous les êtres vivants.
C’est grâce à leur compassion infinie qui embrasse tout que les bouddhas ont l’énergie d’agir sans interruption pour le bien des autres. Ils comprennent les causes réelles du bonheur et de la souffrance, et savent exactement comment aider les êtres vivants en fonction de leurs besoins et inclinations personnelles. Les bouddhas ont le pouvoir de bénir l’esprit des êtres vivants, provoquant ainsi la diminution de leurs perturbations mentales et l’accroissement de leurs vertus. Ils ont également la capacité d’émaner d’innombrables formes pour venir en aide aux autres. Parmi toutes les méthodes que les bouddhas utilisent pour aider les êtres vivants, la plus efficace est de leur enseigner comment contrôler leur esprit et comment suivre la voie spirituelle de la libération et de l’illumination.
Le fondateur du bouddhisme dans ce monde fut Bouddha Shakyamouni. Après avoir atteint l’illumination, il donna quatre-vingt-quatre mille enseignements, ce sont tous des conseils sur la manière de soumettre et de vaincre les perturbations mentales en cultivant des états d’esprit vertueux. Les enseignements de Bouddha, ainsi que les réalisations intérieures que l’on atteint en mettant ces enseignements en pratique, sont connus sous le nom de « dharma ».
Dans le texte sur lequel ce livre est basé, le bodhisattva Langri Tangpa a condensé l’essence même du bouddhadharma en huit courts versets. En contemplant le sens de ces versets, nous constaterons qu’ils renferment une voie qui, étape par étape, nous permet de parvenir à une paix intérieure totale et au bonheur. Par la pratique sincère de ces enseignements, nous arriverons progressivement à maîtriser nos habitudes mentales destructrices égocentriques et les remplacerons par ces états d’esprit positifs : l’amour et la compassion inconditionnels. Finalement, en pratiquant les instructions données dans le chapitre sur la bodhitchitta ultime, nous serons capables de vaincre la perturbation mentale fondamentale, l’ignorance de saisie du soi, ainsi que ses empreintes, et nous connaîtrons de cette façon la félicité de la pleine illumination. Voilà ce que signifie réellement chercher le bonheur à partir d’une source différente.Même écrits il y a plus de neuf cents ans, les Huit versets sont toujours aussi actuels. Les conseils de Langri Tangpa peuvent être bénéfiques à toute personne, bouddhiste ou non, qui a le désir authentique de surmonter ses problèmes intérieurs et d’accéder à la paix intérieure et au bonheur permanents.
Puisqu’une connaissance générale de la renaissance et du karma est utile pour comprendre les pratiques principales expliquées dans ce livre, en voici une courte présentation.
L’esprit n’est ni physique, ni le sous-produit de processus purement physiques, c’est un continuum sans forme qui est une entité séparée du corps. Lorsque le corps se désintègre après la mort, l’esprit ne cesse pas. Certes, notre esprit conscient superficiel cesse, mais il le fait en se dissolvant dans un niveau de conscience plus profond, appelé « l’esprit très subtil ». Le continuum de notre esprit très subtil n’a ni commencement ni fin, et c’est cet esprit qui, une fois complètement purifié, se transforme en l’esprit omniscient d’un bouddha.
Chacune de nos actions laisse une empreinte, ou potentiel, dans notre esprit très subtil, et chaque potentiel karmique donne finalement naissance à son propre effet. Notre esprit ressemble à un champ, et effectuer des actions c’est comme semer des graines dans ce champ. Les actions positives, ou vertueuses, sèment les graines du bonheur futur, et les actions négatives, ou non vertueuses, sèment les graines de la souffrance future. La relation précise qui existe entre les actions et leurs effets – la vertu étant la cause du bonheur et la non-vertu celle de la souffrance – est connue sous le nom de « loi du karma ». La compréhension de la loi du karma constitue le fondement de l’éthique bouddhiste.
Après la mort, notre esprit très subtil quitte notre corps et entre dans l’état intermédiaire, ou « bardo » en tibétain. Dans cet état subtil semblable au rêve, nous avons de nombreuses visions différentes qui proviennent des potentiels karmiques qui ont été activés au moment de notre mort. Ces visions peuvent être agréables ou terrifiantes, en fonction du karma qui mûrit. Une fois que ces graines karmiques ont pleinement mûri, elles nous forcent à renaître sans en avoir le choix.
Il est important de comprendre qu’en tant qu’êtres samsariques ordinaires, nous ne choisissons pas notre renaissance, mais que nous renaissons uniquement en fonction de notre karma. Si un bon karma mûrit, nous renaissons dans un état d’existence favorable, être humain ou dieu, mais si le karma qui mûrit est négatif, nous renaissons dans un état d’existence inférieur, animal, esprit affamé ou être de l’enfer. C’est comme si nous étions propulsés vers notre vie future par les vents de notre karma, nous retrouvant parfois dans une renaissance supérieure et parfois dans une renaissance inférieure.
Ce cycle ininterrompu de morts et de renaissances sans choix est appelé « existence cyclique », ou « samsara » en sanscrit. Le samsara ressemble à une grande roue qui nous emmène parfois vers le haut, dans les trois règnes supérieurs, parfois vers le bas, dans les trois règnes inférieurs. La force motrice de la roue du samsara, ce sont nos actions contaminées, motivées par les perturbations mentales, et le moyeu de la roue, c’est l’ignorance de saisie du soi. Aussi longtemps que nous resterons dans cette roue, nous connaîtrons un cycle sans fin de souffrances et d’insatisfactions, et n’aurons aucune possibilité de connaître un bonheur pur et durable. Mais si nous pratiquons la voie bouddhiste de la libération et de l’illumination, nous pourrons détruire la saisie du soi et nous libérer ainsi du cycle des renaissances incontrôlées, pour atteindre un état de paix et de liberté parfaites. Nous serons alors en mesure d’aider les autres à faire de même. Vous pouvez trouver une explication plus détaillée de la renaissance et du karma dans les livres intitulés Introduction au bouddhisme et La voie joyeuse.
